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Vécus et analyses de professionnels du soin et de l’accompagnement.

Une enquête sur la première vague de la Covid-19.

Par: Anne-Caroline Clause-Verdreau, Médecin de Santé publique, Responsable de la mission Observatoire, Espace éthique/IDF / Paul-Loup Weil-Dubuc, Chercheur en éthique, Espace de réflexion éthique région Ile-de-France, laboratoire d'excellence DISTALZ /

Publié le : 15 Mars 2022

Synthèse du rapport

À l’heure où paraît ce document, de nombreux services et établissements de soin et d’accompagnement traversent une phase particulièrement critique de leur existence: difficultés de recrutement, départs de personnels, notamment infirmiers, situations de souffrance éthique et de tension. Cette désorganisation des systèmes de santé et du médico-social n’a pas commencé en mars 2020 mais elle a été précipitée par la pandémie et ses effets, que nous ne pouvons encore entièrement mesurer et qui touchent aussi bien la disponibilité des ressources que les motivations à être ou à devenir un professionnel du soin et de l’accompagnement. Pourtant, la plupart des professionnels, soignants ou personnels administratifs, de tous les métiers, restent profondément attachés à ce que chaque patient ou personne accompagnée reçoive un soin de qualité et, tous les jours, s’emploient à ce que cette promesse soit tenue. À l’hommage facile, à l’héroïsation ou encore à la victimisation aujourd’hui très répandus, nous avons préféré l’écoute et la discussion. Nous pensons qu’en rendant ainsi compte des vécus et des analyses des personnes interrogées, nous pouvons contribuer à rendre manifestes le sens ou plutôt les sens multiples que revêtent ces métiers pour les professionnels et, de cette manière, servir à améliorer les relations de travail et de soin.
Ce document constitue ainsi le rapport d’une enquête menée auprès de 38 professionnels du soin et de l’accompagnement entre mars et octobre 2020. Avec les personnes interrogées, nous souhaitions discuter librement de ce qu’elles étaient en train de vivre ou de ce qu’elles avaient vécu pendant la première vague épidémique. Nous leur demandions aussi dans quelle mesure les changements auxquels ils faisaient face dans leurs pratiques bousculaient leurs habitudes et représentations professionnelles antérieures. Dans le prolongement de l’enquête réalisée sur les établissements accueillant des personnes âgées (Gzil, Espace de réflexion éthique Ile-de-France, 2021), il nous a semblé pertinent d’enquêter plus largement auprès d’une grande diversité de professionnels travaillant dans les secteurs du sanitaire, du médico-social ou du social. Parmi eux, certains sont soignants, d’autres non; certains ont pris en charge des patients atteints de la Covid-19, d’autres non.

À l’issue de ce travail, nous tirons au moins trois leçons.
En premier lieu, l’enquête nous invite à mesurer la richesse des vécus et points de vue des professionnels et à nous garder de toute homogénéisation abusive. Il y eut beaucoup de souffrance, mais aussi de la colère, de la sidération, de l’étonnement, de la gêne, de l’embarras ; il y eut parfois aussi le sentiment de se trouver à sa place ou la satisfaction du devoir accompli ; et il y eut enfin, plus rarement certes, de l’enthousiasme. Il apparaît essentiel de rendre visibles et explicites, au-delà de la souffrance des professionnels, les analyses parfois divergentes des professionnels.
Or, ces analyses nous livrent précisément une deuxième leçon sur ce qui met les professionnels en difficulté: au travers des manques de personnels et de moyens, au travers des tensions, des dilemmes et des conflits, ce sont très souvent des enjeux de reconnaissance que les professionnels expriment. La plupart souffrent de la méconnaissance du public et des institutions à l’égard des réalités de leur métier. L’héroïsation, dont ils ont fait l’objet et qui a inspiré colère et malaise chez la plupart d’entre eux, a mis en lumière cette méconnaissance, voire une certaine méprise : ce n’est pas parce qu’ils se mettent en danger, prennent sur eux et attentent à leur vie privée, qu’ils considèrent cela comme légitime et n’aspirent pas à de meilleures conditions de travail. Nous en concluons qu’il reste un travail important à réaliser pour faire connaître et revaloriser socialement la signification et les missions des différents métiers du soin et de l’accompagnement aussi bien auprès des professionnels eux-mêmes, que des institutions et des citoyens.
Enfin, au-delà même de la reconnaissance, notre enquête met au jour une crise de sens des métiers du soin et de l’accompagnement. Quelles que soient leurs positions, les professionnels partagent en effet le sentiment d’être considérés comme des exécutants dont les opinions et les vécus ne comptent pas ou pas suffisamment. Dans certains cas, la crise pandémique majore ce sentiment; dans d’autres cas, lorsque des initiatives ont pu être menées sous l’impulsion de professionnels, elle le minore. Mais, globalement, le sentiment demeure. Aussi défendons-nous la nécessité que se développe une culture de la concertation, du dialogue et de l’écoute entre les professionnels eux-mêmes et entre les professionnels et les décideurs. Cela passe notamment par la participation d’un maximum d’entre eux à des temps de réflexion éthique mais, plus fondamentalement, par un changement dans les relations quotidiennes de travail et les méthodes de gouvernance et d’organisation. Il y va du sens que les professionnels pourront trouver dans leurs métiers et, ainsi, de leur capacité à tenir les engagements dont on leur confie la responsabilité.

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